Par Erika Donatucci
Depuis plusieurs années, une idée demeure bien ancrée dans l’imaginaire collectif : les artistes qui cumulent des millions d’écoutes sont forcément riches.
Or, entre le streaming qui rémunère peu, les tournées parfois déficitaires et les investissements nécessaires pour rester visibles, la réalité économique des artistes est bien différente de l’image de succès que renvoient les réseaux sociaux et les plateformes musicales. Dans cet article, je vais tenter de démystifier cette idée reçue.
Le mythe des millions d’écoutes
Source : @fredz_musicc, Instagram
C’est lors de son passage chez Ohdio, une plateforme de Radio-Canada, que le jeune rappeur québécois Fredz a expliqué avec transparence la réalité de ses revenus :
« À ce jour, je n’ai pas touché beaucoup d’argent de mes écoutes. Quand je dis pas beaucoup, c’est en bas de 100 000 dollars dans toute ma carrière. Pour environ 250 millions d’écoutes en quatre ans » (Radio-Canada, 2026).
Cette déclaration peut surprendre. Effectivement, l'idée conçue est que plusieurs centaines de millions d’écoutes représentent automatiquement une fortune.
Pourtant, la réalité est plus complexe.
Depuis un peu plus de dix ans, les plateformes de streaming sont au cœur de l’industrie musicale et, pourtant, la diffusion en continu n’est pas nécessairement la principale source de revenus des artistes. Si l’on prend pour exemple Spotify, la plateforme paie entre 0,0003$ à 0,0084$ par écoute. La rémunération dépend du contrat de distribution et de l’abonnement de l’auditeur (FreeYourMusic, s. d.). Il faut également inclure à cela les parts revenant à la maison de disque, à l’éditeur musical, à l’ingénieur du son et à tous les différents professionnels qui participent au développement de la carrière de l’artiste.
Une tournée n’est pas forcément rentable
Alors, avec cette information, on peut en déduire qu’un profit est réalisé lors d’une tournée mondiale. Après tout, ils remplissent des salles aussi petites que grandes.
Là encore, le témoignage de Fredz est inattendu. Bien que ses salles soient complètes, l’artiste affirme que sa tournée ne génère actuellement aucun profit, mais plutôt des pertes. Il y a plusieurs explications à ce phénomène. En effet, derrière chaque concert se cachent des coûts importants à prévoir, comme la location, la technique, l’équipe, le transport, l’hébergement, la communication, la scénographie, les salaires et les commissions.
Selon Fredz, ce sont davantage les festivals qui permettent de générer des bénéfices. Les événements musicaux apportent un revenu pour les artistes grâce aux cachets de spectacles, aux redevances d’exécution publique et aux produits dérivés.
En parallèle, la tournée en salle agit comme une vitrine : elle permet de démontrer l’intérêt du public et de développer la notoriété de l’artiste. Il s’agit davantage d’un investissement marketing visant à accroître la notoriété de l’artiste. Certaines dates prestigieuses, comme son passage à l’Olympia, en France, revêtent une dimension particulièrement stratégique pour sa carrière. En effet, se produire sur la scène de cette salle emblématique peut contribuer à accroître sa visibilité et à renforcer son image auprès du public et des professionnels de l’industrie musicale.
De manière générale, faire de la scène et remplir des salles pendant une année complète permet donc souvent à renforcer sa visibilité, d’ouvrir la porte à des festivals et de renforcer son lien avec sa communauté.
C’est donc la somme des multiples sources de revenus qui forment un salaire intéressant : festivals, produits dérivés, billetterie, droits radios, partenariats et contenus numériques.
Source : Radio-Canada, 2026, 28 février
L’artiste, un entrepreneur avant tout
Cette réalité ne concerne pas uniquement les artistes de taille intermédiaire.
Dans un épisode du podcast français d’Hugo Clément, le DJ et producteur français Mosimann expliquait réinvestir l’essentiel de ses revenus dans ses tournées et ses dispositifs scéniques, représentant des investissements de plusieurs centaines de milliers d’euros (UNBX, 2026). La grande partie des revenus est réinjectée dans la production, que ce soit dans la technologie, le personnel, le transport, la logistique ou la mise en scène.
Source : UNBX, 2026, 23 septembre
Ces témoignages illustrent une facette souvent méconnue du métier : l’artiste est aussi un entrepreneur. Une grande partie des revenus qu’il génère est réinvestie afin d’améliorer le spectacle, de développer son image et de garder une place dans une industrie concurrentielle.
Le véritable fossé : artistes établis et superstars mondiales
Toutefois, il serait trompeur de croire que cette réalité est uniforme dans l’industrie.
Le témoignage de Fredz permet également de rappeler une nuance importante. Atteindre 250 millions d'écoutes représente un succès considérable pour un artiste québécois, mais cela ne le place pas nécessairement dans la même réalité financière que des artistes comme Beyoncé, Taylor Swift ou Lady Gaga.
Les plus grandes vedettes de l'industrie bénéficient de sources de revenus beaucoup plus importantes : les artistes produisent des tournées dans des stades pouvant accueillir des dizaines de milliers de spectateurs, en vendant des billets à des prix élevés afin d’avoir un profit. Ils vont conclure des partenariats internationaux avec des marques, obtenir des commandites, créer des produits dérivés et commercialiser leur image à l'échelle mondiale.
Cette réalité démontre qu'il existe, aujourd'hui, plusieurs catégories d'artistes. Entre l'artiste émergent qui peine à rentabiliser sa musique, l'artiste établi qui parvient à en vivre grâce à plusieurs sources de revenus et la superstar mondiale qui génère des dizaines de millions de dollars chaque année, l'écart économique demeure immense malgré une présence commune sur les plateformes de streaming.
Une réalité plus complexe
À l'ère du streaming, la visibilité n'est plus forcément synonyme de rentabilité. Entre les faibles revenus par écoute, les tournées utilisées comme levier de promotion et les investissements massifs dans les spectacles, de nombreux artistes construisent leur équilibre financier à l’aide de multiples sources de revenus plutôt qu'à un unique succès commercial. Ainsi, malgré l’image de richesse, de popularité et de réussite véhiculée sur les réseaux sociaux et les plateformes, la réalité économique des artistes est souvent bien plus complexe qu’il n’y paraît. La visibilité n’est pas nécessairement liée à une situation financière avantageuse, contrairement à ce que l’on pourrait croire.
Bibliographie
FreeYourMusic. (s. d.). Combien paie Spotify par flux ? https://freeyourmusic.com/fr/blog/combien-paie-spotify-par-flux
Radio-Canada. (2026, 28 février). Sauve qui peut — Samedi 28 février 2026 : transcription. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/sauve-qui-peut/episodes/1089324/samedi-28-fevrier-2026/transcription
UNBX. (2026, 23 septembre). Mosimann gagne 1 million à 20 ans et rembourse les dettes de sa mère [Vidéo]. YouTube. https://youtu.be/XZsVcOpOgZY?si=PgFbtC-KRkfAq0E9

