« Ce n’est pas sénégalais » : l’ironie d’une homophobie d’État

Par Esther Andiapin Sellambin

Avertissement : certains commentaires reproduits contiennent des propos homophobes et des menaces. L’orthographe des commentaires a été corrigée pour plus de clarté.

J’ai d’abord écouté le témoignage d’une femme sénégalaise queer, contrainte de s’exiler en France en raison de son orientation sexuelle. Touchée par son histoire, j’ai parcouru les commentaires en m’attendant à y trouver du soutien. Sur 262 messages analysés, environ 255 étaient hostiles aux personnes homosexuelles.

En voici trois :

@message1 : « Vous êtes déjà en France, non, Madame ? Restez-y directement. On n’accepte pas ça chez nous. »

@message2 : « Si tu mets les pieds au Sénégal, tu vas lire l’heure. » (Expression qui signifie qu’elle paiera pour ses actes). « De plus, elle ment en disant qu’on les arrête sans preuve, on est plus grands que ça. »

@message3 : « Le Sénégal a sa culture et sa souveraineté. L’homosexualité est interdite et tout le pays est derrière nos dirigeants, merci Sonko » (Ousmane Sonko, alors Premier ministre).

Au-delà des insultes et des menaces, un même argument revenait : l’homosexualité ne ferait pas partie de la culture sénégalaise, au nom de la religion, de la souveraineté ou d’une influence occidentale. Ces phrases ne sortent pas de nulle part : elles reprennent le discours et les lois du pouvoir en place. L’ironie, c’est que ce pays affirme vouloir se protéger de l’Occident, alors qu’il s’appuie sur un vocabulaire juridique hérité de la France et sur des échanges avec des réseaux conservateurs américains. On pourrait ainsi se demander si cette homophobie profite d’abord à ceux qui la portent.

Le discours

« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays », a lancé Diaraye Bâ, députée du parti au pouvoir, lors du vote sur le durcissement de l’article 319, le 11 mars 2026. Le texte a été adopté par 135 voix pour, aucune contre et trois abstentions. Cette mesure, promise par le duo Diomaye-Sonko, fait passer les peines prévues pour les « actes contre nature » d’un à cinq ans à cinq à dix ans de prison. Il prévoit également des sanctions pour l’apologie de ces actes et pour le financement ou le soutien d’activités faisant la promotion de l’homosexualité, de la bisexualité ou de la transsexualité (Kane, 2026).

Par ailleurs, le rejet social de l’homosexualité précédait ce durcissement législatif. En 2016, environ 3 % des Sénégalais interrogés se disaient disposés à avoir des voisins homosexuels ou indifférents face à cette possibilité (Pichon et Kourchoudian, 2019). Ce résultat témoigne de l’ampleur du rejet à cette époque, sans suffire à expliquer à lui seul le climat actuel.

Dans un contexte où la stigmatisation des homosexuels est largement répandue, défendre publiquement les droits des personnes LGBT peut représenter un risque politique. Pour un élu cherchant à conserver le soutien de ses électeurs, prendre position en faveur de cette minorité peut être perçu comme un pari risqué, voire comme un suicide politique. À l’inverse, dénoncer l’homosexualité au nom des valeurs nationales permet de se présenter comme le défenseur de la culture sénégalaise. Le rejet des personnes LGBT devient alors non seulement une question morale, mais aussi un moyen de gagner ou de préserver un capital politique.

Présenter l’homosexualité comme étrangère à la culture sénégalaise revient à remettre en question la légitimité des personnes queer à faire partie de la communauté nationale. Dans les commentaires analysés, cette logique apparaît notamment dans les injonctions à rester en France. L’hostilité ne vise alors plus seulement l’orientation sexuelle, mais remet aussi en cause la place de ces personnes dans leur propre pays.

Entre les menaces, les dénonciations et les arrestations rapportées, ce discours s’inscrit dans un climat susceptible d’alimenter la peur d’être identifié, dénoncé ou arrêté. Pour certaines personnes queer, cette insécurité peut rendre le départ nécessaire. L’exil devient alors l’une des conséquences possibles d’un rejet qui touche autant à la sécurité individuelle qu’au sentiment d’appartenance à son pays.

D’où vient cette homophobie ?

Première contradiction : le droit. Le Sénégal interdit les relations consenties entre personnes de même sexe depuis 1965, soit cinq ans après l’obtention de l’indépendance. Toutefois, son Code pénal s’inspire largement de celui de la France des années 1940 et reprend notamment  la notion d’« acte contre nature » (Fernández, 2023). Selon la politologue sénégalaise Rama Salla Dieng, ce code a été conçu pour contrôler les populations colonisées, et l’article 319 serait calqué sur une loi française de 1942, adoptée sous le régime de Vichy (RTS, 2026). L’expression au cœur de l‘article 319 vient donc du droit de l’ancienne puissance coloniale, alors qu’elle est défendue au nom de la souveraineté culturelle.

Deuxième contradiction : l’argument de la tradition. L’idée que l’homosexualité serait « non africaine » repose sur la croyance qu’elle aurait été apportée par les colonisateurs européens, puis entretenue par la mondialisation (Serena, 2014 ; cité par Fernández, 2023). Or, plusieurs sources historiques montrent que des sociétés africaines d’avant la colonisation connaissaient diverses expressions de genres et de sexualités. Au Sénégal, les travaux consacrés aux góor-jigéen (littéralement « homme-femme » en wolof), témoignent de conceptions locales du genre et de la sexualité qui méritent d'être replacées dans leur contexte historique et social (RTS, 2026).

Troisième contradiction : les réseaux internationaux. Selon une enquête de Reuters, le réseau qui a porté la campagne pour cette loi discutait depuis décembre 2024 de stratégies législatives et de mobilisations avec MassResistance, un groupe américain. Cette organisation verrait dans l’homosexualité un risque pour la santé publique et conseille des militants africains depuis des années, avec des influences observées aussi au Ghana, au Nigéria et au Kenya (RTS, 2026). Un pays qui se dit menacé par l’influence étrangère dialogue donc avec des militants conservateurs venus des États-Unis.

Crédits : AFP

À qui profite-t-elle ?

Pour Bertolt (2020), l’homophobie politique au Sénégal est un phénomène récent et modulable, qui s’inscrit dans des rapports de pouvoir : entre la société sénégalaise et l’Occident, entre les autorités religieuses et les responsables politiques, ainsi qu’entre les dirigeants et les opposants (cité par Fernández, 2023). Fernández ajoute que les politiciens en ont fait une nouvelle monnaie politique, au service de leurs intérêts et de ceux des chefs religieux, pour promettre de libérer le pays de l’« immoralité ».

Le durcissement de cet article 319 arrive après une montée rapide des tensions. Depuis le début du mois de février, plusieurs affaires très médiatisées ont déclenché des arrestations et des dénonciations : d’après des informations de l’AFP reprises par TÊTU (2026), des dizaines de personnes ont été interpellées pour « homosexualité présumée », dont douze hommes, parmi lesquels deux personnalités publiques. Une enquête distincte sur un réseau pédocriminel impliquant un ressortissant français a nourri des amalgames entre homosexualité, pédophilie et VIH, largement relayés dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Pour Rama Salla Dieng, la loi sert aussi de diversion à un pouvoir en difficulté. Elle y voit d’abord un problème de légitimité : la dette publique, dont le remboursement absorbe plus de la moitié des recettes de l’État, les contraintes du FMI et les tensions sociales, notamment les violences policières lors des crises dans les universités, rendent les promesses économiques difficiles à tenir. Le pouvoir est en train de « se replier sur le symbolique », dit-elle (RTS, 2026).

Cette lecture est celle d’une chercheuse et  n’explique pas tout : le rejet existait déjà dans la société, comme le montre le sondage de 2016. Elle permet toutefois d’éclairer le calendrier de la loi.

Ce que ça coûte

Revenons à la femme dans la vidéo analysée. On lui répond de rester « en France », comme si elle avait cessé d’être d’ici. Derrière cette injonction se dessine une exclusion qui dépasse le rejet de l’homosexualité : celle de personnes à qui l’on conteste leur place dans leur propre pays. Face à ce climat, les parcours diffèrent. Certaines personnes queer quittent leur pays par crainte pour leur sécurité, parfois après avoir subi des menaces ou des violences. D’autres se cachent ou dissimulent leur orientation sexuelle.  Finalement, celles qui restent, faute de ressources, de possibilités administratives ou de soutien, ne sont pas nécessairement moins exposées aux risques.

L’ONU a dénoncé les atteintes aux droits humains liées à la nouvelle loi, notamment les risques d’actes haineux, de chantage, d’arrestations arbitraires et de discrimination (RTS, 2026). Les conséquences de cette loi ne se limitent pas à la répression pénale : elles touchent aussi à la possibilité de vivre ouvertement, sans craindre que son orientation sexuelle compromette sa sécurité.

Par ailleurs, le Sénégal n’est pas seul. L’Ouganda, le Mali et le Burkina Faso ont également adopté ou durci des lois visant les personnes LGBT, tandis que le Ghana pourrait suivre cette tendance. À l’inverse, la Namibie et la Maurice ont décriminalisé les relations consenties entre personnes de même sexe. Le chercheur Ballet Brice-Stéphane Djédjé met d’ailleurs en garde contre l’image d’un continent uniformément homophobe : les soutiens aux personnes queer existent aussi (RTS, 2026).

Au Sénégal, on dit protéger la culture. Reste à savoir qui on protège, et à qui on demande de partir. 

Recommandations sur le sujet 

Pour comprendre le contexte politique et social : 

« Sénégal : ce que cachent les lois anti-LGBT » vidéo YouTube de Histoires crépues. https://youtu.be/BuRzLf-ppEQ?si=c9saoXniENGJR-97

« Le monde l’a vu, les homosexuels sont traqués au Sénégal » (Fanta-Pierre Diallo). Vidéo YouTube de TV5MONDE https://youtu.be/_HTdi6LFnGo?si=wK3448ciS1511xWt

Pour approfondir les dimensions humaines, culturelles et littéraires : 

« De purs hommes », roman de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, publié en 2018

« 🇸🇳Sénégalais et homosexuel, il témoigne » vidéo YouTube de Brut. Afrique https://youtu.be/8nOY14VwtkE?si=pDYJPAQJE9qjd11c

« L’âge de déplaire », premier roman de l’écrivain sénégalais Abidou Diouf, publié en 2026

Bibliographie

TÊTU. (2026, 10 février). « Acte contre nature » : nouvelle vague d’arrestations au Sénégal. Têtu. https://tetu.com/2026/02/10/afrique-homosexualite-senegal-arrestations-homophobie/

Africanews. (2020, 13 février). Senegal president defends criminalisation of homosexuality. Africanews. http://www.africanews.com/2020/02/13/senegal-president-defends-criminalisation-of-homosexuality/

Bertolt, B. (2020). Les ambiguïtés de la question homosexuelle au Sénégal . Cahiers d’études africaines, 239, 645-669. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.31808

Fernández, B. S. (2023). (State-Sponsored) Homophobia and the Invisibility of Queer Women in Senegal. Cadernos de estudos africanos, 46, 39-63. http://journals.openedition.org/cea/8551

Kane, C. (2026, 30 avril). « Au Sénégal, l’embarras des avocats confrontés à la nouvelle loi contre l’homosexualité ». Le Monde. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/04/30/au-senegal-l-embarras-des-avocats-confrontes-a-la-nouvelle-loi-contre-l-homosexualite_6684544_3212.html

Pichon, E. et Kourchoudian, G. (2019). LGBTI in Africa. EPRS, Parlement européen. https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2019/637949/EPRS_BRI(2019)637949_EN.pdf

RTS. (2026, 18 avril). « Derrière les lois homophobes au Sénégal, le poids des échecs du pouvoir et l’ombre de Donald Trump ». RTS. https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/derriere-les-lois-homophobes-au-senegal-le-poids-des-echecs-du-pouvoir-et-l-ombre-de-donald-trump-29212160.html

Reuters. (2026, 16 mars). « US ‘pro-family’ group worked with Senegal activist pushing anti-LGBT law ». Reuteurs. https://www.reuters.com/sustainability/society-equity/us-pro-family-group-worked-with-senegal-activists-pushing-anti-lgbt-law-2026-03-16/