Par DIANDRA MORAR
Portrait de Charli XCX pour la critique de l'album Wuthering Heights et venant du film
Rêve contre réalité
Emerald Fennell, réalisatrice de Saltburn (2023) et de Promising Young Woman (2020), a voulu revisiter les émotions qu’elle aurait ressenties en lisant Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë en créant Wuthering Heights grâce à son rôle de réalisatrice. Selon ses propos, Le film sert à représenter l’émotion qu’elle aurait eue en lisant le roman qui l’a rendue « folle » et « obsédée » à l’âge de 14 ans. (Youngs, 2026) Pourtant, si vous avez lu le livre, une chose devient claire très vite : Emerald Fennell semble ne pas avoir compris les Hauts de Hurlevent d’Emily Brönte. (1847)
Du moins, elle semble avoir voulu refaire une version du roman que la culture populaire imagine à tort : une histoire d’amour tragique avec un Heathcliff blanc. Elle ne fait que suivre une longue ligne où ce livre est difficile à adapter comme film.
Adaptation imparfaite ou incomprise ?
Pour ceux qui ne connaissent pas, le film porte sur Catherine, fille noble, et Heathcliff, orphelin ramené à la maison par le père de Catherine. Ils forment un lien puissant où ils se supportent à la violence d’un père alcoolique. Cette connexion se transforme en une puissante attirance en tant que jeunes adultes. Cependant, ce lien se brise quand Catherine marie le nouveau voisin, Edgar, pour sa richesse. Heathcliff disparaît et revient transformé en un gentleman. Immédiatement après le retour de celui-ci, un long montage de leur adultère se poursuit qui s’arrête abruptement où Heathcliff devient jaloux d’apprendre que sa partenaire est enceinte du riche Edgar. Pour rendre Catherine malade de jalousie, Heathcliff se marie avec la protégée d’Edgar, Isabella, qui rentre dans un jeu de séduction avec Heathcliff montrant plus de scènes de désir féminin de la part d’Isabella. Cela est dévastateur, car suite à une longue maladie agrémentée par la négligence d’Edgar et de Nelly, la servante, Catherine meurt avec Heathcliff, héros tragique, qui enlace le corps sans vie de sa dulcinée. (Fennell, 2026)
Pourtant dans le livre, même on ressent une illusion de0 ressemblance, ce n’est qu’une illusion. Heathcliff, un orphelin de minorité visible, se fait recueillir par un gentilhomme à sa demeure familiale. Il crée une connexion avec la cadette Catherine et se fait harceler par le fils aîné Hindley, jaloux de la préférence du père à Heathcliff et intolérant de l’aspect physique de celui-ci. Suite à la mort du père, l’abus d’Heathcliff s’intensifie et la goutte se verse quand Catherine se marie avec l’aîné Edgar. Il est beau, blond et héritier du harmonieux Thundercross Ranch. Heathcliff disparaît pour revenir comme gentilhomme et se voue à donner vengeance à ses enemis. Il prend les Hauts de Hurlevent de l’aîné Hindley et marie Isabella, la jeune sœur d’Edgar, pour causer du tort au frère aîné de celle-ci et rendre Catherine malade de jalousie, ce qui cause sa mort. Quant à Isabella, elle s’échappe à Londres pour ne plus subir la brutalité de son mari. La vengeance d’Heathcliff se poursuit même après la mort de Catherine, où il tourmente la prochaine génération, ce qui entraine sa mort, mais lui offre la délivrance et lui permet de rejoindre le fantôme de Catherine où ils hantent la région. (Bronte, 1847)
Il est curieux que une histoire de vengeance et d’abus générationnel se transforme d’une histoire tragique où on déconstruit des personnages complexes en seulement des caricatures basées sur le style, l’esthétique et une surface de profondeur. Comment on est en arrivés là ?
Le duel de la substance contre le style
Incarné par le comédien Jacob Elordi (Saltburn, Euphoria) qui joue Heathcliff, le personnage semble exister pour projeter l’image d’un homme beau et sulfureux. Fennell veut plutôt donner le focus sur les femmes de l’histoire en mettant l’accent sur leurs désirs, leur jalousie ou les répressions qu’elles ressentent. En théorie, l’intention est pertinente. Par contre,il semble que pour mettre en avant Catherine, jouée par Margot Robbie (Barbie, Wolf of Wall Street), Fennell a choisi de faire disparaître les autres personnages féminins.
Jacob Elordi dans Wuthering Heights (The New Yorker, 2026)
Bien-sûr, elles n’ont pas complètement disparu, mais elles sont bien plus mortes que la Catherine du livre et du film ne l’a jamais été. Il semble que Fennell les ait enterrés pour les remplacer par des clones. La principale victime s’agit de Isabella.
Le miroir de la souffrance n’est pas le désir
Isabella est la sœur cadette ou la protégée d’Edgar, selon chaque version. Celui-ci est le futur mari de Catherine. C’est ce même mariage qui verse la goutte et fait déborder le vase après l’enfance terrible qu’a vécue Heathcliff, le poussant vers la vengeance contre ceux qu’il juge responsables de sa souffrance.
Fennell dépeint Isabella, jouée par Alison Oliver (Saltburn, The Order) comme une fille innocente, presque à l'excès, chouchoutée par Edgar et qui donne des poupées crochetées à Catherine pour la faire passer pour étrange, mais amicale. Pourtant, il y a une coupure directe avec cette représentation, car apparemment elle ressent un désir profond à la rencontre d' Heathcliff, qui lui dit directement qu’il ne l’aimera jamais et se servira d’elle. Cela n’empêche pas Isabella de s’enfuir pour se marier avec Heathcliff et se retrouver à Wuthering Heights, où on perçoit de nombreuses scènes où Isabelle semble exprimer son désir avec grande intensité et plaisir. Une scène marquante s’agit de la lettre que reçoit Nelly, la servante, où Isabella explique son mal-être par rapport à son mari violent. Nelly va aux Hauts de Hurlevent pour voir une Isabelle en laisse se faisant tirer par Heathcliff. Toutefois, il faut préciser que le film révèle immédiatement qu’il s’agissait simplement d’une fausse lettre qu’Isabella écrit avec joie à la demande d’ Heathcliff, qui veut rendre Catherine malade de jalousie par rapport à son mariage avec Isabella.
Allison Oliver dans Wuthering Heights (Tyla, 2026)
Cependant, dans le livre, la réalité est tout autre. Pour se venger d’Edgar et causer une peine profonde à Catherine, Heathcliff séduit la jeune innocente et gâtée Isabella, qui croit aux contes de fées, pour en faire sa femme. Celle-ci, après un mariage hâtif et son arrivée aux Hauts de Hurlevent, voit directement Heathcliff tel que la brute qu’il est. Celle-ci écrit des lettres pour quémander l’aide de son frère en vain, considérant qu’elle l’a trahi en se mariant avec Heathcliff. Pour s’échapper de l’emprise de ce mari, Isabelle va seule à Londres où elle accouchera d’un fils et y restera jusqu’à sa mort en ayant probablement une des fins des plus paisible en comparaison des autres personnages du roman, et cela malgré les obstacles qu’Heathcliff avait dressés pour la rendre malheureuse. Pour le XIXᵉ siècle, ce que Emily Brontë a voulu dépeindre est révolutionnaire. Une femme seule qui préfère quitter son mari violent et se protéger elle-même pour se donner une meilleure vie, et ce même si elle y va sans le sou et sans aide familiale
Maintenant, il y a un point à rendre clair : on ne peut jamais adapter parfaitement une œuvre à une autre version. Chaque version représente ce que l’artiste veut évoquer à travers son art. Il est curieux qu’une œuvre littéraire datant du XIXᵉ siècle soit plus subversive et plus avant-gardiste qu’un film de 2026. Fennell se défend en affirmant qu’elle voulait tout simplement représenter sa version des Hauts de Hurlevent tel qu’elle l’a ressenti dans son adolescence. Cependant, peut-on refaire une version d’une œuvre sans avoir compris son but ou même sans s'en soucier ? (VanHouse, 2026)
Ressentir sans comprendre
Fennell représente à travers ce film la nouvelle tendance d’enlever la complexité d’une œuvre originelle pour seulement y laisser une faible fondation axée sur l’esthétique pour causer un choc fabriqué de surface. Des critiques expliquent qu’au moins Fennell permet aux adolescentes de pouvoir se fixer sur un film plus immersif pour découvrir de meilleurs films, comme le ferait Tarantino pour les adolescents. (Siede, 2026 )
Alors, deux questions se posent : Pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout l’horreur et la tragédie des Hauts de Hurlevent et ne pas laisser Heathcliff être le monstre qu’il est dans le livre? Et, pourquoi ne pas simplement réaliser un film original?
Car voici la critique ultime de cet article : Wuthering Heights est d’un ennui mortel. Fennell dit que c’est une « adaptation libre » (People, 2026), il n’empêche qu’en changeant les obstacles que les personnages vivent comme des parties de plaisir. Le film est vide dans le fond. Le choc de ce film est une recette de comment prendre un livre parlant de tragédie, passion et vengeance en lui enlevant tout pour ne manger que les os. Le besoin d’escapade qui se passe dans la culture populaire d’aujourd’hui prend des oeuvres complexes avec des atmosphères variées pour les transformer en des produits prêts à être digéré et recraché de façon immédiate sans questionnement. Il n’y a rien de mal à vouloir s’échapper, mais n’est-t-il mieux pas d’apprécier une oeuvre qui fait rêver autant qu’il questionne sur soi?
L’œuvre de Brontë est si poignante à cet effet, car elle apporte de l’âme en parlant de thèmes. Elle raconte du comment la violence n'engendre qu'un cycle perpétuel de violence, mais qu’on peut s’en sortir. Isabella, pour son propre bonheur, l’a fait pour elle-même et son fils. Les autres personnages avec leur comme Catherine et Heathcliff ont pu retrouver de la paix même si c’est à travers la mort. (Brontë, 1847, Ticsh, 2026) Pour toutes ces raisons, je reste convaincue d’une chose. Les Hauts de Hurlevent est une œuvre qu’on peut adapter, mais pour en saisir la passion qu’on ressent en le lisant, il faut laisser ces personnages avec leurs défauts et leur humanité et il deviendra ce que le livre est déjà : un miroir sur notre société.
