La bande-son de nos vies

Par Erika Donatucci

Qu’on s’en rende compte ou non, la musique influence profondément notre vie émotionnelle. Elle accompagne ce que l’on vit, mais peut aussi lui donner du sens. Je m’en rends compte moi-même, certaines chansons me font danser sans retenue, ou au contraire, d’autres mettent des mots sur ce que je n’arrive pas à exprimer.

Mes listes de lecture ne sont jamais anodines. Elles suivent mes états d’âme, mes périodes de vie et mes souvenirs, au point de devenir le récit musical de ce que je traverse. Mais, ce rapport à la musique est universel : on a tous une chanson qui nous ramène à un souvenir, à une personne ou à une épreuve comme celles qu’on écoute en boucle après une rupture, non pas parce qu’elles nous rendent tristes, mais parce qu’elles mettent en mots ce que l’on n’arrivait pas à exprimer.

L’utilisation de la musique selon nos émotions

Ce n’est pas qu’une impression, notre cerveau réagit réellement à la musique. Au cours des dernières années, les études montrent un lien entre la gestion de nos émotions et la musique. Selon Simone Dalla Bella, professeur au département de psychologie de l’Université de Montréal et codirecteur du Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS) (Girard-Bossé, 2021), quand on écoute ou pratique de la musique mobilise bien plus que l’ouïe, c’est une grande partie du cerveau qui s’active. 

Dès l’enfance, la musique va venir réguler les émotions. Quand on y pense, quelle est la première chose qu’on va avoir tendance à faire pour calmer un enfant qui pleure ? Le bercer à l’aide de berceuses et de comptines pour l’aider à soulager sa douleur et son stress. Cet effet persiste à l’âge adulte, notamment par son influence sur les hormones du stress (Girard-Bossé, 2021).

Outre son côté apaisant, on cherche aussi naturellement une musique adaptée à notre humeur. Une chanson entraînante pour accompagner un moment de joie ou une plus mélancolique lorsque ça ne va pas. 

Mais, la musique ne se contente pas d’accompagner nos émotions : elle les façonne. Des recherches en neurosciences montrent que la musique active des zones du cerveau liées aux émotions, comme l’amygdale et l’hippocampe, qui jouent un rôle clé dans la mémoire et le ressenti (Ren et al., 2024). Autrement dit, une chanson ne vient pas seulement refléter ce que l’on vit : elle peut amplifier une tristesse, prolonger une joie ou même transformer la manière dont on interprète un souvenir. Par exemple, écouter Wake Me Up d’Avicii ramène souvent à un moment précis, tout en ravivant un sentiment de liberté, d’insouciance et les premières grandes transitions de la vie.

Si la musique reste autant gravée en nous, ce n’est pas un hasard. Ce lien émotionnel intense est ce qui pourrait la rendre presque impossible à oublier.

La mémoire musicale

Ce qui me fascine le plus reste la mémoire musicale. Elle est particulièrement robuste et stable et semble fonctionner différemment des autres formes de mémoire, ce qui pourrait expliquer pourquoi certaines chansons restent ancrées en nous pendant des années. Je me rappelle par exemple de chansons que je chantais à tue-tête dans ma chambre à 9 ans, alors que j’ai parfois du mal à me souvenir de ce que j’ai appris pour mon examen intra.

Certaines recherches suggèrent qu’elle résiste mieux au temps et à certaines pathologies. Si on prend l’exemple de la maladie d’Alzheimer,  « malgré une perte de mémoire plutôt généralisée, la mémoire musicale est plutôt épargnée ». La musique serait ce qu’est le sport pour le corps : un moyen de garder le cerveau en bonne santé (Girard-Bossé, 2021). 

C’est ce qui justement transforme nos playlists en capsules de souvenirs, ou ce que j’aime appeler le musée sonore de notre vie.

Les playlists comme mémoire de vie 
On m’a souvent demandé « Erika, c’est quoi ta chanson préférée ? » J’ai toujours trouvé cette question super personnelle parce que, selon moi, une playlist ressemble à un journal intime. On peut en dire long sur une personne rien qu’avec leur chanson préférée ou en écoutant sa musique. 

Comme le souligne Zaigam Akhtar (2023) dans son article, « il ne s’agit pas d’ajouter n’importe quel morceau qui sonne bien à une liste. L’objectif est de créer une playlist que vous pourrez utiliser au quotidien et qui enrichira votre vie ». Ma playlist principale a été créée il y a dix ans maintenant, autant vous dire que ça en dit long sur quelqu’un de dix ans de chansons.

Nos listes d'écoutes ne sont pas juste des listes de chansons, mais des archives de ce que nous avons été. Des résumés de chaque era de notre vie.

Références : 

Akhtar, Z. (2023, 26 janvier). The power of playlists. ILLUMINATION. https://medium.com/illumination/the-power-of-playlists-1bf4318ab5ed
Girard-Bossé, A. (2021, 27 septembre). Quand la musique prend le contrôle de votre cerveau. La Presse. https://www.lapresse.ca/actualites/sciences/2021-09-27/quand-la-musique-prend-le-controle-de-votre-cerveau.php

Ren, Y., Mehdizadeh, S. K., Leslie, G., et Brown, T. (2024). Affective music during episodic memory recollection modulates subsequent false emotional memory traces: an fMRI study. Cognitive, affective & behavioral neuroscience, 24(5), p. 912–930. https://doi.org/10.3758/s13415-024-01200-0